La science au service de l’amélioration de la résilience des cultures face à la sécheresse et à la salinité

  • 0
  • 35 views
Taille du texte
Imprimer

Ce texte est extrait d’une conférence du botaniste australien Mark Tester prononcée au Troisième Forum international de Laayoune sur l’agriculture en terre aride et saline (LAFOBA) organisé par l’ASARI (African Sustainable Agriculture Research Institute), une institution de la Fondation Phosboucraa de l’UM6P. Il est précédé d’une courte introduction de Hicham El Habti, président de l’UM6P, sur l’agriculture biosaline et l’agriculture en terres arides.

Notre objectif est de  transformer l’agriculture dans les milieux marginaux et instables, d’une contrainte en une opportunité. Aujourd’hui, plus de 1,1 milliard de personnes dans le monde vivent en zones arides et semi-arides.

Pour ne parler que de l’Afrique, plus de 60 % du territoire, où vivent environ 200 millions de personnes, entre dans cette catégorie. Des terres souvent sous-estimées, mais au potentiel inexploité. Parallèlement, plus de 800 millions d’hectares, soit environ 6 % des terres émergées, sont touchés par la salinisation, et ce chiffre devrait augmenter en raison du stress climatique croissant, des mauvaises pratiques d’irrigation et de la montée du niveau de la mer. Il est  urgent de faire progresser la recherche scientifique adaptée aux environnements difficiles et arides.

Il est encore plus impératif de transformer cette recherche en solutions concrètes et adaptables à grande échelle pour les agriculteurs des régions arides et salines. C’est à la croisée de la recherche fondamentale et des applications pratiques que se définit notre mission. À l’UM6P, par le biais d’ASARI, nous avons choisi d’investir dans la recherche appliquée à long terme axée sur les environnements marginaux.

L’agriculture biosaline et l’agriculture en zones arides ne sont plus des domaines de recherche de niche. Elle constitue un terrain d’expérimentation pour l’avenir de l’agriculture sur une grande partie du continent. Elles sont un  axe stratégique de transformation du système alimentaire africain.  Notre programme de recherche, cette année,  témoigne de cette ambition. Il couvre la sélection de cultures tolérantes au sel, la cartographie précise de la salinité, les amendements du sol et les associations de micro-organismes bénéfiques.

La recherche ne doit pas rester confinée dans les  laboratoire. La science, à elle seule, ne suffit pas, surtout si elle n’apporte pas de solutions concrètes aux agriculteurs, et notamment aux petits exploitants.

Nous devons concevoir de nouveaux modèles agricoles adaptés aux réalités de la rareté de l’eau, de la salinité des sols et de la variabilité climatique. Non pas des modèles importés, mais des modèles co-développés, fondés sur la science, éclairés par des données et façonnés par les savoirs locaux.

Hicham El Habti

La salinité connaît une croissance préoccupante. C’est un enjeu mondial. Elle touche particulièrement les systèmes irrigués où une utilisation non durable, notamment des ressources en eaux souterraines, entraîne une accumulation de sels dans le sol et une salinisation accrue.

Les progrès significatifs en matière de tolérance au sel pourraient être obtenus plus rapidement grâce à la néodomestication de plantes déjà très tolérantes au sel. Ainsi, si nous disposons de plantes indigènes ou même de plantes importées du monde entier, capables de pousser, par exemple, en eau de mer ou en eau très salée, nous pourrons les domestiquer, accroître leur utilité pour l’alimentation humaine et animale, et ainsi augmenter nos chances d’obtenir plus rapidement des progrès significatifs en matière de tolérance.

Il existe bien sûr une autre voie, qui permet de domestiquer des espèces sauvages apparentées tout en améliorant la tolérance au sel des cultures existantes. C’est dans  cette voie que le recherche a fait d’importantes avancées. Dernier point,  peut-être un peu plus controversé mais qui mérite sans doute d’être discuté plus en profondeur. Ne serait-il pas préférable pour l’humanité et pour la planète – notamment dans les systèmes irrigués comme ceux d’ Afrique du Nord, du Moyen-Orient, de l’ Asie occidentale et dans une grande partie de l’Asie du Sud – d’utiliser davantage l’eau, cette ressource précieuse, pour cultiver des produits à plus forte valeur ajoutée, en particulier des fruits et légumes frais. Ces derniers sont souvent importés, ce qui génère une empreinte carbone très importante. Cela contribuerait de manière significative à la sécurité alimentaire locale.

On peut améliorer la qualité de notre alimentation en enrichissant les aliments de base, mais il est sans doute préférable d’accroître la production locale et d’améliorer l’accès à une alimentation riche en nutriments pour l’ensemble de la population, notamment pour les plus démunis. C’est pourquoi nos recherches ont évolué : d’une étude centrée sur le blé, elles se sont  tournés vers les fruits et légumes frais et l’amélioration de leur tolérance au sel.

La sensibilité du quinoa à la chaleur

De ce point de vue, j’ai identifié deux axes de recherche intéressants : l’un porte sur le quinoa et l’autre sur la salicorne. Suivra l’étude sur les tomates. Mes travaux de recherche fondamentale sur le quinoa, notamment en génomique, ont été menés en collaboration avec des chercheurs de l’université Brigham Young. Le quinoa est déjà largement domestiqué, mais des efforts supplémentaires sont nécessaires pour en faire une culture plus accessible à l’échelle mondiale, en particulier pour les terres marginales. Cette culture est bien tolérante à la sécheresse et à la salinité, mais elle est extrêmement sensible à la chaleur. C’est donc une plante adaptée à l’Altiplano des Andes.

Neuf jours avant l’anthèse (période floraison), si l’on expose la plante à des températures élevées, on observe une réduction très importante de sa fertilité. C’est donc précisément à ce moment que se produisent la formation des cellules mères du pollen et la méiose. À ce stade du développement floral, la fleur est particulièrement sensible aux températures élevées.

Par contre, une plante prélevée dans le Golfe du Mexique par Rick Yellen, très chaude et très salée,  proche parente du quinoa, le Caenopodium berlanderi, est tétraploïde, mais très éloignée de Caenopodium quinoa sur le plan de l’évolution, peut-être de quelques millions d’années.

Or cet individu, cette plante, ou ce petit groupe de plantes, ne présente pas cette sensibilité à la chaleur. Nous avons réalisé les croisements initiaux. La cartographie de la population est en voie de constitution.

Nous procédons au reséquençage des lignées. Nous cherchons à identifier la base génétique moléculaire de cette différence de tolérance à la chaleur à ce stade crucial du développement de la plante. C’est un exemple de la façon dont on peut utiliser des espèces apparentées sauvages pour tenter d’améliorer les propriétés des plantes domestiquées ou semi-domestiquées.

La salicorne, plante de pleine mer

Le deuxième exemple est celui de la salicorne, plante extrêmement résistante au sel. Elle peut pousser en pleine eau de mer. C’est remarquable et très inhabituel. Il existe certes des centaines d’espèces de plantes, mais seules quelques-unes peuvent prospérer en pleine eau de mer. La mangrove en est sans doute l’exemple le plus spectaculaire : un arbre entier qui pousse dans l’eau de mer. Mais ces plantes ne sont pas en reste. La salicorne produit une graine riche en huile.

Une question académique fondamentale se pose : comment domestiquer la salicorne, cette graine riche en huile ? Si l’on parvient à obtenir une graine plus grosse, on peut donner aux plants une vigueur précoce plus importante.  Cela pourrait vraiment contribuer à la production d’huile végétale. Mais il y a aussi une question théorique à se poser, qui pourrait avoir des retombées pratiques à long terme.

La salicorne est non seulement inhabituelle car elle peut pousser en pleine eau de mer, mais elle l’est aussi car elle fait partie d’un petit groupe de plantes capables d’accumuler des concentrations extrêmement élevées de sel dans leurs parties aériennes. Elle est donc dépourvue de feuilles et ne possède que des tiges photosynthétiques. Dans ces tiges, on peut trouver des concentrations supérieures à un molaire de chlorure de sodium dissous dans le liquide, dans les vacuoles et les tissus de la plante. C’est extraordinaire que ces concentrations de sel énormes. Très peu de plantes en sont dotées.

La question qui se pose alors est évidente : quelles protéines sont responsables de cette accumulation extrêmement importante de sels dans les vacuoles des parties aériennes de ces plantes. De très longues recherches sur les protéines membranaires des vacuoles, et plus précisément sur celles induites par le stress salin, ont permis de trouver que l’activité de pompage des sels est elle-même stimulée par la salinité. Grande surprise : la découverte parmi ces protéines membranaires un transporteur bien connu, SOS-1, initialement identifié dans la plante Arabidopsis. C’est un échangeur sodium-proton. Il transporte du sodium. Mais on a toujours pensé qu’il se trouvait dans la membrane plasmique.

Le transporteur sodium SOS-1

Le transporteur sodium SOS-1, cette pompe à sodium, présente une néolocalisation. La tolérance à la salinité, et notamment l’accumulation de sodium chez la salicorne, repose sur la localisation de cette protéine, normalement présente dans la membrane plasmique, mais en réalité localisée dans la vacuole chez cette plante.

Nous avons décidé d’aller plus loin et d’adopter des approches génomiques, en appliquant des techniques de biologie moléculaire pointues, afin de comprendre les mécanismes de l’accumulation de sodium chez ces salicornes. Nous avons alors entrepris le séquençage d’un grand nombre de génomes. Or, le séquençage génomique est devenu beaucoup plus simple et abordable ces dernières années.

Nous avons donc séquencé plusieurs espèces différentes de Salicornia, et la situation s’est rapidement complexifiée, de manière très inquiétante. Nous avons constaté la présence de nombreux fragments de chromosomes qui se déplacent entre différents chromosomes. Nous avons également découvert que chez de nombreuses espèces de Salicornia, censées n’en former qu’une seule, certaines sont diploïdes et d’autres tétraploïdes.

Certaines espèces possèdent deux jeux de chromosomes, d’autres quatre. On observe donc des translocations de bras chromosomiques, des duplications de génomes entiers, ce qui complexifie considérablement la situation. Nous avons donc opté pour une approche de génomique comparative, consistant à séquencer de nombreuses espèces de Salicornia, mais aussi d’autres espèces apparentées n’accumulant pas de fortes quantités de sodium dans leur génome, afin de déterminer si des différences génomiques ou des structures génomiques pouvaient être liées à cette forte accumulation de sodium dans les pousses de Salicornia.

Bon. Ça n’a pas vraiment marché. Sans grande surprise, même si on essaie de se concentrer au maximum, en ne regardant que les proches parents, etc., on se retrouve face à un véritable bourbier d’informations.

Nous avons donc opté pour une approche transcriptomique comparative, en analysant les transcrits présents chez Salicornia en conditions de faible et de forte salinité, puis en les comparant à ceux d’espèces apparentées non-Salicornia et non accumulatrices de sel. Cette analyse nous a permis de trier tous ces transcrits et d’identifier un petit groupe, les gènes du Groupe 1, dont l’expression est induite par la salinité chez Salicornia, mais pas chez les espèces non accumulatrices de sel. Et devinez quoi ? Ce groupe comprend encore plus de 1 000 gènes.

Vous vous retrouvez donc submergé d’informations. On commence donc à examiner les classes de protéines codées par ces transcrits et on aboutit à un groupe relativement restreint de transporteurs de fer qui pourraient être des gènes candidats. On examine ensuite ces candidats et on découvre quelque chose de vraiment intéressant. Le gène SOS-1 est présent. Son expression est fortement induite chez plusieurs espèces de Salicornia. Nous observons des niveaux élevés d’expression de SOS-1, fortement induits par la salinité.

Chez les espèces n’accumulant pas de sel, les niveaux d’expression de SOS-1 sont beaucoup plus faibles et ne sont pas induits par la salinité. Nous pensons donc que SOS-1 joue un rôle, mais que le mécanisme est bien plus complexe et qu’il s’agit d’une différence quantitative, et non d’une simple variation binaire. Il ne s’agit pas d’une différence flagrante et évidente, comme des fragments d’ADN manquants ou des parties de transcrits non exprimées. C’est une différence quantitative.

Et cela est beaucoup plus logique. Et donc, bien sûr, ce que nous faisons ensuite, c’est essayer d’identifier la base de ce niveau élevé d’expression de SOS-1 et la base de l’expression du sodium. Nous analysons actuellement les régions promotrices de ces transporteurs et réalisons une analyse comparative des promoteurs afin d’identifier les séquences d’ADN qui diffèrent dans les régions promotrices de SOS-1 chez ces deux groupes de plantes.  On peut ,désormais,  réaliser ce travail rapidement et à moindre coût. Il est accessible à beaucoup plus de personnes qu’auparavant.

Les espèces sauvages de tomates

Maintenant, je vais vous parler des tomates.

Ce que nous faisons, c’est à la fois une approche néodomestiquée de réintroduction d’espèces sauvages apparentées et une approche plus traditionnelle. Nous travaillons ici avec des tomates présentant différentes tolérances à la salinité. Il s’agit des espèces sauvages apparentées aux tomates.

Notre objectif était d’obtenir ces espèces sauvages apparentées à la tomate, tolérantes au sel, puis de les domestiquer ou d’y intégrer cette tolérance par des méthodes de sélection traditionnelles. On sait tous que la tolérance à la salinité est complexe, multigénique, et qu’il y a toutes sortes de problèmes. Il y a donc autre chose d’important, et c’est ce dont je veux vous parler. Les tomates sont généralement des plantes moyennement tolérantes au sel. Elles ne sont pas exceptionnelles.

Et quand on regarde les espèces sauvages apparentées, on constate qu’il n’y a pas tant d’espèces présentant une tolérance au sel exceptionnellement élevée. Il y en a une, tout au nord de la péninsule du cap York, que nous avons identifiée poussant sur les plages tropicales, et elle est plutôt intéressante, mais elle est très éloignée des tomates cultivées, je vous le dis. Et puis il y a celles qui poussent, notamment, aux îles Galápagos, et qui, dès le milieu des années 1970, étaient connues pour leur tolérance extraordinaire à la salinité.

Une variété de tomates Pimpinella folium présente une très grande tolérance au sel. Nous avons découvert des individus très performants dans les conditions extrêmes auxquelles nous étions confrontés : irrigation à l’eau saumâtre dans un environnement chaud, poussiéreux et aride. Ces conditions font partie d’une station expérimentale de l’Université du Roi Abdulaziz.

Les hybrides de tomates

Nous avons mené des recherches scientifiques approfondies sur ce groupe de tomates, et c’était très bien, mais je voulais passer à l’action, pas seulement à la recherche. Au lieu d’essayer de créer une tomate totalement tolérante au sel et commercialement viable – ce qui aurait nécessité au moins dix ans de travail –, je préférais greffer ces tomates. On ne peut pas greffer avec les espèces sauvages apparentées, car on obtient souvent des plants plus faibles, mais avec les hybrides F1, on peut obtenir des résultats très positifs.

Le greffage est une technique commerciale très courante, notamment pour les tomates cultivées sous serre. Tous les porte-greffes commerciaux pour les tomates et d’autres espèces sont en réalité des hybrides F1 interspécifiques. Il s’agit souvent d’hybrides de tomates issus du croisement entre une tomate commerciale et une espèce sauvage apparentée, mais assez éloignée. La culture de ces hybrides F1 est relativement difficile. Ils existent depuis plusieurs décennies, probablement une cinquantaine d’années, mais si l’on consulte les catalogues de sociétés comme Bayer, l’une des plus grandes entreprises semencières au monde, on constate qu’ils proposent un nombre très limité de porte-greffes, à l’exception du Maxifort qui représentait environ 70 % de leurs ventes il y a quelques années Cet hybride a environ 40 ans.

C’est donc un domaine de recherche très peu actif. Nos lignées conservent la trace des espèces sauvages apparentées identifiées lors d’expérimentations en conditions extrêmes. J’ai exploré la littérature scientifique et sélectionné un nombre relativement restreint d’accessions de *Pimpinella folium* pour l’hybridation. Depuis, nous avons étudié de nombreuses autres espèces apparentées, choisies selon d’autres critères, notamment la résistance aux maladies. Nous avons réalisé de nombreuses hybridations différentes, et ces hybrides F1 permettent d’obtenir des plantes aux performances étonnamment bonnes en culture commerciale.

La plupart des porte-greffes de tomates ont été développés pour la production en serre, car l’investissement que représente l’obtention de deux graines au lieu d’une, le greffage et la culture de deux fois plus de plants que ceux destinés à la serre engendrent des coûts importants en temps, en argent et en ressources. De ce fait, on a longtemps pensé que le greffage n’était économiquement viable que pour les systèmes de production à haute valeur ajoutée. Or, n’oublions pas que nos travaux de sélection des espèces sauvages apparentées se déroulaient en plein champ, dans des conditions hostiles. Et il est important de se rappeler qu’une très grande partie des tomates cultivées, probablement 98 %, sont déjà fortement affectées par l’environnement et le seront encore davantage par le changement climatique.

62 % des tomates cultivées le sont en plein champ, destinées à la transformation. Une part importante du reste est cultivée en plein champ pour la consommation en frais, ainsi que dans des serres rudimentaires. 6 % des tomates sont cultivées dans des serres rudimentaires où le contrôle climatique est très insuffisant.

Nous avons donc mené des essais sur le terrain, avec des résultats spectaculaires, impressionnants.

Essais en plein champ

Le tout premier essai en plein champ que nous avons réalisé le fut dans le nord de l’Égypte, en collaboration avec un collègue formidable de l’université. J’étais en bordure du champ. On peut voir nos tomates greffées depuis le bord du champ. Mais les graines sont trop chères. Dans les catalogues, elles coûtent 20 ou 30 centimes pièce. Les agriculteurs ne récoltent qu’un dollar de tomates par plant. Impossible pour eux d’investir 20 centimes dans une deuxième graine. Pourquoi donc ne pas immortaliser l’hybridation et voir si l’on pourrait produire des semences à moindre coût ? Ça a fonctionné.

Nous avons donc breveté ce procédé. Le procédé a connu un succès spectaculaire. Nous avons procédé à un deuxième essai en plein champ, également dans le nord. Un peu plus au sud, dans le delta du Nil, mais toujours dans le nord de l’Égypte. Nous obtenions d’excellents résultats, avec des augmentations de rendement très importantes par rapport aux témoins non greffés. L’expérience est encore incomplète, mais elle nous a beaucoup encouragés à poursuivre nos efforts. Nous avons commencé à mener des expériences partout dans le monde. L’impact sur la tolérance à la chaleur est manifestement très important. Le rendement est nettement supérieur, un peu comme nous l’avions constaté dans les champs égyptiens. Nous avons étendu nos activités à l’international et avons commencé à les mener à bien par le biais de ma société, notamment dans plusieurs pays. Notre entreprise est désormais présente dans 17 pays.

Les plants étant beaucoup plus massifs lorsqu’ils sont greffés sur nos porte-greffes, on parle de plants deux fois et demie plus grands. On plante à la moitié de la densité normale. Au Chili central, on cultive 30 000 plants par hectare. Nous cultivions 15 000 plants par hectare. Le rendement, en kilogrammes par plant, est de 3,7 kilos par plant de tomate, soit neuf fois plus que le rendement normal.

Comme vous plantez à une densité deux fois moindre, vous obtenez un rendement deux fois et demie supérieur par plant, soit une augmentation d’environ 25 % du rendement par hectare. C’est donc une augmentation très substantielle, dont nous sommes, comme je l’ai dit, très fiers.  Nos plants restent verts plus longtemps, produisent sans cesse de nouvelles grappes et de nouvelles branches, et on les récolte ensuite.

Désormais, les augmentations de rendement n’ont plus d’importance pour un agriculteur. Ce qui compte, c’est l’augmentation des profits. On constate que si l’on prend en compte tous les coûts, notamment les coûts des intrants (pas tous, en réalité, mais la plupart), et l’augmentation du rendement, qui est considérable, les agriculteurs réalisent un profit supplémentaire d’environ 50 % par hectare. C’est de plus en plus convaincant, et cela concerne les tomates de transformation, les tomates les moins chères. Mais il y a aussi les tomates cultivées dans les conditions les plus difficiles, sur les terres les plus marginales (n’oublions pas d’où viennent nos cousines sauvages).

C’est un résultat très prometteur qui pourrait entraîner un changement de paradigme radical. On pourrait alors se dire : « Bref, 30 000 plants par hectare, 15 000 plants par hectare, ça fait encore beaucoup de plants par hectare, et on ne tire pas beaucoup d’argent de tomates de cette surface. » Donc, si l’on veut vraiment augmenter la production et cultiver des milliers de plants, il faut… Non pas des millions de tomates greffées, mais des dizaines de millions, et vous n’avez que quelques semaines pour planter toutes ces tomates en début de saison, vous devez donc les greffer très, très rapidement.

Greffage robotisé

Il existe des serres et des infrastructures pour cultiver tout cela, car les plants sont déjà mis en culture, même les tomates destinées à la transformation. Mais il faut des machines à greffer. Le greffage manuel, ça fonctionne dans certaines régions avec des salaires très bas, mais dans beaucoup d’endroits, il faut recourir à la robotisation.  Morningstar, la plus grande entreprise de tomates au monde, basée en Californie, en collaboration avec une entreprise de pointe de la Silicon Valley spécialisée dans l’apprentissage automatique et la vision par ordinateur, ont mis au point une machine qui peut fonctionner avec un seul opérateur et greffer 4 000 plants par heure.

Cela devient possible. C’est ce qui me passionne : nous essayons de développer, en effet, la domestication, si vous voulez, à partir d’espèces sauvages apparentées, avec une commercialisation adéquate. Cerise sur le gâteau, nous ne nous contentons plus de produire des tétraploïdes, mais nous les hybridons également. On peut donc créer un premier lot de tétraploïdes à partir de deux parents, obtenir un tétraploïde issu de l’hybride, puis répéter l’opération avec deux parents différents, les hybrider, les tétraploïdiser, puis obtenir ces deux tétraploïdes et les hybrider à nouveau. Pourquoi pas ? On obtient ainsi quatre chromosomes, quatre jeux de génomes, dans une seule graine. Cela permet d’accumuler rapidement des caractères polygéniques complexes, comme par exemple la tolérance à la salinité chez Orobanky, maintenant appelée Felopanky. Cette plante parasite, qui présente un caractère polygénique complexe, n’avait jamais été intégrée aux tomates commerciales auparavant ; c’est désormais possible.

Le principe est le même pour la résistance à la ralstonie : des caractères multigéniques complexes pour une résistance durable à la ralstonie, ce flétrissement bactérien qui représente un problème majeur. Pour la fusariose et la verticilliose, également des maladies fongiques, nous parvenons à intégrer ces résistances dans le génome d’une seule plante. À condition que ces résistances soient dominantes, génétiquement dominantes, nous avons une chance de réussir.

Nous sommes donc capables de le faire à très bas prix, moins de 100 dollars, une séquence génomique. On peut réaliser le séquençage complet du génome, et ce, sur plusieurs générations. Nous prévoyons de le faire sur cinq, six, voire sept générations. Le matériel génétique est en pleine expansion, et comme vous pouvez le constater ici, chez l’hybride F1, la répartition est de 50/50 pour chacun des deux parents. Si cette répartition était stable, elle le resterait, ce qui n’est manifestement pas le cas.

On observe une séparation des lignées vertes et rouges à partir du centre, ce qui indique clairement la présence d’événements de recombinaison non homéolitique. Heureusement, l’aneuploïdie est peu fréquente, mais la recombinaison non homéolitique est bien présente. Il est essentiel de comprendre les bases moléculaires, génétiques ou génomiques de ce phénomène et de tenter de l’éviter à l’avenir afin de stabiliser ces lignées. Hormis ce point, les résultats sont prometteurs.

Développer des porte-greffes pour d’autres espèces

Voilà donc un aperçu de nos recherches. Nous nous concentrons actuellement sur ces tomates car nous constatons qu’elles pourraient représenter une avancée majeure à bien des égards. Ce ne sont là, à mon avis, que quelques points importants à retenir. Je pense que la quasi-domestication offre de nombreuses opportunités pour réaliser des progrès significatifs dans la production agricole, et je crois que nous pouvons accélérer ce processus grâce à la génomique, et bien sûr aussi grâce à des techniques comme le greffage.

Je pense que le développement de porte-greffes est applicable à de très nombreuses espèces, et bien plus que nous ne l’imaginions, permettant également d’introduire certaines de ces modifications à partir d’espèces apparentées sauvages. Ces allopolypoïdes interspécifiques, à mon avis, peuvent générer des lignées robustes avec une production de semences très économique, ce qui profitera grandement aux agriculteurs des zones marginales. De plus, je pense que l’hybridation de ces allopolypoïdes synthétiques peut induire ce que j’appelle une super hétérosis, car on obtient deux séries, deux cycles d’événements hétérotiques, en plus de la vigueur conférée par la polypoïdie brute. Cela rend également la démarche plus attractive pour les entreprises semencières, dont nous dépendons en fin de compte pour la distribution des semences aux agriculteurs, car elles peuvent ainsi protéger leurs semences et garder leur composition secrète, ce qui est tout à fait légitime. Je pense que cela ouvre la voie à des changements de paradigme importants dans de nombreux systèmes agricoles.

Photo du chercheur Mark Tester

Biographie de Mark Tester

Mark Tester est un botaniste australien, professeur de sciences végétales à l’Université des sciences et technologies du roi Abdallah, où il officie également en tant que directeur associé du Centre pour l’agriculture du désert.

Précedent Sahel : 52,8 millions de personnes menacées par la faim.
2 au 4 juin 2026, 4ème Conférence Pan-Africaine sur la Gouvernance Semencière, N’Djamena
Suivant 2 au 4 juin 2026, 4ème Conférence Pan-Africaine sur la Gouvernance Semencière, N’Djamena