LE « RÉARMEMENT ALIMENTAIRE » ET SES PARADOXES

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2026 entrera dans l’histoire de l’humanité et de l’agriculture l’année où le monde a recommencé à (re) constituer ses stocks de nourriture à une échelle massive. Ce phénomène est  porté par les États (accumulation de stocks stratégiques) et par les ménages. Ce phénomène de « réarmement alimentaire », comme certains le nomment est dû à des facteurs d’insatiabilité de toute nature. Par ailleurs, cette expression souligne que l’alimentation est devenue un pilier de la sécurité nationale au même titre que la défense. Ce mouvement n’en est pas moins paradoxal à un moment où 673 millions de personnes bataillent pour leur nourriture.

L’instabilité géopolitique et fin de la fluidité des marchés

Les anciens comme les nouveaux conflits et l’émergence de nouveaux foyers de tension ont érodé, sinon, sinon réduit à néant, la confiance dans la capacité des marchés mondiaux à préserver la fluidité des échanges commerciaux de nourriture en cas de crise aigüe : « être livré juste à temps » n’est plus garanti.

Témoin de cette inquiétude l’émergence relativement récente et le succès du concept de « souveraineté alimentaire ». Des pays comme l’Inde, l’Indonésie ou la Chine ont augmenté leurs réserves de céréales – dont le blé et le riz – à des niveaux record. Ainsi, certains pays comme l’Indonésie ont constitué des stocks de riz historiquement élevés (4 millions de tonnes) battant les records des quarante dernières années. Le souci commun de ces pays est de mettre leur population à l’abri de violentes secousses des marchés.

Le renouveau du protectionnisme relève du même phénomène. Certains pays exportateurs limitent ou interdisent la vente à l’étranger de leurs produits pour préserver leur consommation nationale incitant ainsi les pays importateurs à stocker chaque fois qu’ils le peuvent.

Les stocks mondiaux de céréales battent tous les records : 916,3 millions de tonnes de céréales, soit 5,7% de hausse par rapport à l’année précédente. La production mondiale de riz est en hausse de 1,6% pour la saison 2025-2026 atteignant 559 millions de tonnes

Le changement climatique et l’imprévisibilité des récoltes

Le dérèglement climatique n’est plus une menace virtuelle. Il produit déjà des effets dévastateurs sur le volume des récoltes et les rendements. Les chocs extrêmes – multiplication des sécheresses et des inondations – rend les récoltes incertaines d’année en année. Constituer des stocks permet d’amortir ces chocs et de lisser les variations imprévisibles. Le coût des intrants, l’instabilité des cours des engrais et de l’énergie rend incertaines les productions à venir et incitent donc à stocker ce qui a déjà été produit.

L’inflation tenace des produits de base

Bien que les dernières statistiques de la FAO indiquent que l’inflation ralentit dans certaines parties de la planète, le prix des produits alimentaires de base reste élevé. L’inflation incite à anticiper une hausse des prix. Les gouvernements comme les particuliers adoptent une stratégie d’épargne. Acheter aujourd’hui des produits non périssables permet de se protéger contre les hausses de prix de demain. Depuis 2020, l’inflation des prix alimentaires a systématiquement dépassé l’inflation générale

La logistique et les chaînes d’approvisionnement

Les crises récentes ont montré la fragilité des routes terrestres et maritimes. Pour éviter les pénuries en cas de crise sanitaire ou de blocage d’un détroit majeur, les négociants internationaux et les États augmentent la taille de leurs inventaires passant d’une gestion de stock à flux tendu (stocks minimum) à une gestion de stock (stocks de sécurité).

Le paradoxe du « réarmement alimentaire »

Si la production alimentaire mondiale est en hausse, l’accès à la nourriture est une difficile bataille : 673 millions de personnes (soit 8,2 % de la population mondiale) ont souffert de la faim en 2024-2025. Le nombre de personnes en état d’insécurité alimentaire aigüe a bondi de 20% depuis 2020 principalement à cause de conflits militaires (Soudan, Ukraine, Gaza).

Pour contrer les fragilités du réarment en 2026, les États activent trois leviers stratégiques :

  • Les subventions budgétaires : il existe une tendance mondiale à la hausse des subventions agricoles. Ainsi, la France a lancé une stratégie de souveraineté ambitieuse en cours de finalisation. L’Indonésie a augmenté son budget de sécurité alimentaire de 45,5% en 2026, soit $ 12 milliards pour viser l’autosuffisance totale.
  • La logistique : réduction du gaspillage alimentaire (un tiers de la production mondiale est perdu) via des investissements dans le stockage et la logistique.
  • Le climat : réforme des assurances récoltes et investissements dans des semences résistantes pour stabiliser les rendements face au changement climatique.

 

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