Agriculture de précision en Afrique : réduire la fracture numérique et libérer le potentiel agricole

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Samuel Njoroge, Esther Mugi-Ngenga, Bernice M. Limo, Oluwatobi Fakoya


L’agriculture de précision (AP) en Afrique a une histoire relativement récente par rapport aux autres régions du monde. L’adoption des technologies liées à l’AP reste également généralement faible et concentrée dans quelques pays. Cette faible adoption en Afrique est liée à diverses contraintes socio-économiques, technologiques et environnementales. Celles-ci comprennent les faibles revenus agricoles, le coût élevé des technologies d’agriculture de précision, l’accès limité aux technologies de soutien, la petite taille des exploitations et les reliefs accidentés qui limitent l’utilisation efficace de certains équipements associés à l’AP. Malgré ces difficultés et le faible taux d’adoption actuel, l’agriculture de précision reste particulièrement pertinente pour les systèmes agricoles africains.

Une adoption accrue de l’AP peut jouer un rôle essentiel dans la résolution d’une grande partie des défis liés à l’intensification de la production agricole, notamment les pratiques sous-optimales de gestion des cultures et des nutriments ainsi que la forte variabilité spatiale. L’adoption de l’agriculture de précision a d’ailleurs été identifiée par l’Union africaine comme un élément essentiel pour parvenir à une Afrique libérée de la faim et de la pauvreté. La disponibilité croissante de données de haute qualité en libre accès soutenant l’AP, combinée aux progrès rapides des technologies numériques abordables, offre des possibilités de surmonter certains des obstacles qui limitent encore son adoption en Afrique.

Les engagements récents pris à l’échelle continentale par les chefs d’État africains concernant l’exploitation des technologies numériques et la diffusion de recommandations agronomiques ciblées, ainsi que la création d’une association ayant pour mandat explicite d’intégrer les initiatives liées à l’AP en Afrique, fournissent également le soutien politique et institutionnel nécessaire à une adoption à grande échelle. Une approche nuancée, intégrant des technologies dites « dures » et « souples », adaptées aux conditions socio-économiques et environnementales spécifiques, sera toutefois nécessaire afin de généraliser efficacement l’agriculture de précision à travers le continent et de concrétiser l’ensemble de ses avantages.

Le besoin et la pertinence de l’agriculture de précision en Afrique

Le besoin d’agriculture de précision en Afrique est fondamentalement lié au défi consistant à accroître la productivité agricole dans des conditions de production extrêmement variables. Les recommandations uniformes en matière de gestion des cultures et des nutriments sont souvent mal adaptées à des environnements agricoles où la fertilité des sols, la réponse des cultures, l’historique de gestion et la position dans le paysage peuvent varier considérablement sur de très courtes distances. Cette variabilité nécessite une gestion différenciée afin que les intrants agricoles soient utilisés efficacement et que la productivité des cultures puisse être augmentée de manière durable.

L’AP fournit des outils permettant d’identifier et de gérer cette variabilité. La cartographie des sols et des rendements peut contribuer à délimiter des zones de gestion, tandis que les technologies d’application à dose variable permettent d’appliquer les nutriments selon des quantités, des périodes et des emplacements mieux adaptés aux conditions du terrain. Une meilleure prévision, détection et gestion des mauvaises herbes, des ravageurs et des maladies peut également renforcer la gestion agronomique.

L’agriculture de précision peut également répondre à certaines limites des systèmes traditionnels de vulgarisation agricole. L’usage généralisé des téléphones mobiles en Afrique offre des possibilités de collecte de données en temps réel et de diffusion de recommandations localisées concernant la gestion des cultures, la météo, les ravageurs et les maladies. Lorsqu’elles sont correctement appliquées, ces approches peuvent améliorer la gestion des cultures et des nutriments, accroître l’efficacité d’utilisation des intrants et la productivité, réduire les coûts de production et les impacts environnementaux, tout en améliorant la rentabilité des exploitations.

L’AP devient ainsi de plus en plus pertinente dans le cadre plus large de la transition vers l’Agriculture 4.0, dans laquelle les données et les technologies numériques favorisent une production agricole plus efficace et plus durable. Cette importance est également reconnue à l’échelle continentale. Les gouvernements africains ont identifié l’agriculture de précision comme une composante importante de la transformation agricole, tandis que les engagements récents visent à mettre à disposition d’au moins 70 % des petits exploitants agricoles, d’ici 2034, des recommandations ciblées adaptées aux cultures, aux sols et aux conditions climatiques, notamment des recommandations fondées sur les principes de gestion des nutriments 4R.

Une trajectoire africaine spécifique pour l’agriculture de précision

La mise en œuvre de l’agriculture de précision en Afrique diffère considérablement de celle observée dans les pays du Nord global. Dans les systèmes agricoles technologiquement plus avancés, l’AP implique généralement l’utilisation de satellites, de drones, de capteurs de rendement, d’équipements d’application à dose variable et de systèmes sophistiqués de capteurs. Dans une grande partie de l’Afrique, la gestion de précision repose encore davantage sur les observations et l’expérience des agriculteurs, notamment sur des décisions fondées sur les différences perçues en matière de qualité et de productivité des terres.

Ces différences reflètent en partie l’histoire plus ancienne de la recherche et de l’adoption de l’AP en Amérique du Nord, en Australie et en Europe occidentale, ainsi qu’un meilleur accès aux capitaux, aux infrastructures, aux technologies et aux compétences spécialisées. De nombreux défis actuellement rencontrés en Afrique, notamment les coûts d’investissement élevés, les besoins en compétences spécialisées, l’importance des besoins en formation et la longueur des délais avant d’obtenir un retour sur investissement, avaient également été rencontrés lors des premières phases d’adoption de l’agriculture de précision ailleurs dans le monde.

Cependant, la prédominance de la petite agriculture familiale en Afrique signifie que les approches développées pour des systèmes agricoles plus vastes et davantage capitalisés ne peuvent pas simplement être transférées telles quelles. Les systèmes agricoles africains présentent également une grande hétérogénéité en matière de taille des exploitations, de paysages, de végétation, de conditions du sol et de ressources disponibles pour les agriculteurs. Les approches d’agriculture de précision doivent donc être adaptées à ces conditions, avec des technologies sélectionnées et combinées en fonction de leur pertinence pratique et économique pour les différents systèmes agricoles.

L’agriculture de précision dans le paysage de l’agriculture numérique

L’agriculture de précision et l’agriculture numérique sont étroitement liées, mais elles restent distinctes. L’AP est une stratégie de gestion qui collecte, traite et analyse des données spatiales, temporelles et individuelles, puis combine ces informations afin d’appuyer les décisions de gestion en fonction de la variabilité observée. Ses objectifs comprennent l’amélioration de l’efficacité d’utilisation des ressources, de la productivité, de la qualité, de la rentabilité et de la durabilité.

L’agriculture numérique représente une évolution plus large vers des systèmes de production agricole connectés et fondés sur la connaissance. Elle intègre les méthodes de l’agriculture de précision tout en s’appuyant également sur les réseaux numériques, les plateformes web, les systèmes de gestion des données et les outils analytiques pour améliorer la prise de décision agricole. Dans les systèmes de petits exploitants africains, l’agriculture numérique peut aller de formes relativement simples de communication entre agriculteurs et agents de vulgarisation via les téléphones mobiles à des applications plus sophistiquées utilisant des drones, des satellites et d’autres technologies numériques.

Les technologies numériques peuvent également améliorer l’accès en temps réel aux informations sur les marchés et les exploitations, faciliter les transactions financières, renforcer les liens au sein des chaînes de valeur et améliorer l’accès aux services agricoles. L’agriculture de précision et l’agriculture numérique doivent donc être considérées comme complémentaires. L’AP permet une gestion répondant plus précisément à la variabilité, tandis que l’agriculture numérique fournit des mécanismes plus larges permettant de générer, de connecter et de diffuser les informations, les services et les outils d’aide à la décision.

Les obstacles à l’adoption de l’agriculture de précision

L’adoption de l’agriculture de précision en Afrique est limitée par des facteurs démographiques, économiques, éducatifs, techniques et environnementaux étroitement liés. Les obstacles économiques sont particulièrement importants. De nombreuses technologies d’AP nécessitent des investissements initiaux conséquents dans le matériel, les logiciels, les machines, le conseil et la formation. Ces exigences contrastent fortement avec les faibles revenus agricoles qui caractérisent de nombreux ménages de petits exploitants. L’accès limité au financement et l’absence d’économies d’échelle réduisent encore davantage la capacité des agriculteurs à investir dans les technologies d’agriculture de précision.

Les contraintes en matière de connaissances et de capacités sont tout aussi importantes. L’âge des agriculteurs, leur niveau d’éducation formelle, leurs connaissances informatiques et leur sensibilisation à l’AP peuvent influencer son adoption. La faiblesse des systèmes de vulgarisation, l’insuffisance des investissements dans la recherche agricole, le manque de personnel qualifié et la faible intégration de l’agriculture de précision dans les formations agricoles et les cursus universitaires limitent à la fois le développement de technologies adaptées aux contextes locaux et leur diffusion.

Les contraintes techniques comprennent la faible connectivité Internet, l’accès limité aux ordinateurs et aux smartphones, le manque de machines et de capteurs, ainsi que la disponibilité insuffisante des services de télédétection et des technologies associées. Ces contraintes affectent directement la faisabilité des systèmes d’AP dépendant de la connectivité numérique et de technologies de soutien.

Les conditions environnementales présentent également des difficultés supplémentaires. Les reliefs accidentés caractéristiques d’une grande partie des zones agricoles africaines peuvent limiter l’utilisation de machines conçues pour des terrains relativement plats, tandis que les arbres présents dans les champs et entre les parcelles peuvent également gêner les déplacements des équipements d’agriculture de précision. Pourtant, ces environnements présentent souvent une forte variabilité spatiale de la fertilité des sols et des réponses des cultures. Les conditions qui compliquent la mise en œuvre de certaines technologies peuvent donc simultanément renforcer le besoin d’une gestion des cultures et des nutriments adaptée à chaque site.

De nouvelles opportunités pour une adoption plus large

Malgré ces contraintes, d’importantes opportunités émergent pour favoriser une adoption plus large de l’agriculture de précision. Les progrès rapides des technologies numériques et leur coût de plus en plus abordable offrent une voie permettant de rendre l’AP plus accessible aux petits exploitants agricoles. Parmi les technologies déjà testées en Afrique figurent les capteurs de sol et de plantes permettant de cartographier les niveaux de nutriments et d’eau, l’imagerie satellitaire pour la cartographie des cultures, ainsi que les SIG et les modèles de simulation des cultures permettant de soutenir une gestion adaptée aux caractéristiques de chaque site.

La disponibilité croissante des systèmes de suivi agricole en libre accès et des jeux de données spatiales constitue une opportunité supplémentaire. Les données mondiales, continentales, régionales et nationales relatives à la couverture des terres et aux surfaces cultivées peuvent contribuer à combler les lacunes qui limitaient auparavant la recherche et l’application de l’agriculture de précision, tout en favorisant le développement d’approches de gestion davantage adaptées aux conditions locales.

Le contexte politique continental devient également de plus en plus favorable. La Stratégie de transformation numérique de l’Union africaine identifie l’agriculture de précision, l’analyse de données, les plateformes numériques et les infrastructures numériques comme des composantes importantes du développement numérique. Les engagements visant à fournir à une large proportion des petits exploitants des recommandations agronomiques ciblées selon les cultures et les localisations renforcent également cette dynamique.

La création de l’Association africaine pour l’agriculture de précision constitue également une plateforme institutionnelle supplémentaire destinée à faire progresser la recherche, la vulgarisation, l’éducation et la formation, à renforcer les collaborations internationales, à développer le leadership et le plaidoyer et à mobiliser les décideurs politiques. Ensemble, ces avancées technologiques, institutionnelles, politiques et liées aux données créent un environnement de plus en plus favorable à l’expansion de l’agriculture de précision en Afrique.

Les conditions nécessaires au déploiement de l’agriculture de précision en Afrique

Le déploiement à grande échelle de l’agriculture de précision nécessitera des efforts coordonnés impliquant les gouvernements, le secteur privé, les institutions de recherche et de formation, les systèmes de vulgarisation et les communautés agricoles. L’amélioration de l’accès à une connexion Internet fiable et aux infrastructures numériques est fondamentale, mais elle doit s’accompagner d’un renforcement des capacités, d’investissements plus importants et de partenariats public-privé plus solides. Ces partenariats peuvent soutenir la formation des agriculteurs, renforcer les capacités numériques et créer un environnement favorable à l’application des technologies d’AP.

Une plus grande disponibilité de données fiables et cohérentes permettant le développement de l’agriculture de précision est également nécessaire. D’importantes lacunes subsistent en matière de données à travers le continent, tandis que des politiques appropriées concernant la propriété, la gestion, la confidentialité et la cybersécurité des données sont indispensables pour soutenir l’innovation et favoriser une adoption plus large des solutions agricoles numériques. Les technologies doivent également être simples d’utilisation et abordables, avec des formations adaptées aux capacités des agriculteurs et des agents de vulgarisation.

Plus important encore, une adoption accrue de l’agriculture de précision nécessitera une approche nuancée intégrant à la fois des technologies « souples » et des technologies « dures », en fonction des conditions socio-économiques et environnementales spécifiques. Les technologies souples d’AP reposent principalement sur les observations visuelles et les décisions intuitives relatives à la gestion des cultures et des sols, tandis que les technologies dures comprennent notamment le GPS, la télédétection et les technologies d’application à dose variable. Une combinaison stratégique de ces approches peut permettre à l’agriculture de précision de répondre à la diversité des utilisateurs et des systèmes agricoles africains.

Pour les petits exploitants individuels, des technologies simples et peu coûteuses peuvent constituer des solutions pratiques, tandis que des combinaisons plus avancées de SIG, de GPS et de technologies d’application à dose variable peuvent être mises en œuvre dans le cadre d’approches telles que la consolidation virtuelle des terres, l’agriculture coopérative ou certains systèmes de production pour lesquels leur utilisation est adaptée. Cette différenciation permet d’adapter les stratégies d’AP aux capacités et aux besoins des différents utilisateurs.

L’expansion future de l’agriculture de précision en Afrique dépendra donc d’approches prenant en compte la diversité des systèmes agricoles et des conditions socio-économiques du continent. Plutôt que de s’appuyer exclusivement sur des modèles très intensifs en technologie, une adoption plus large nécessitera l’intégration stratégique d’approches « souples », simples et abordables avec des technologies « dures » appropriées, soutenues par une meilleure connectivité, des données fiables, le renforcement des capacités, des investissements et des institutions favorables. Une telle approche permettra d’élargir l’accès à une gestion adaptée aux caractéristiques de chaque site et de concrétiser les gains de productivité, d’efficacité d’utilisation des ressources, de rentabilité et de durabilité associés à l’agriculture de précision dans les systèmes agricoles africains.

Cet article est adapté de Njoroge et al. (2026),
« Overview of Precision Agriculture in Africa », publié dans
Precision Agriculture in Africa: Progress, Challenges and Opportunities,
sous la direction de S. Phillips et K. A. Frimpong, chez Springer.

Samuel Njoroge

Qui est Samuel Njoroge ?

Le Dr Samuel Njoroge est chercheur à l’African Plant Nutrition Institute (APNI), basé à Nairobi, au Kenya. Ses travaux portent principalement sur les réponses des rendements agricoles, la gestion des nutriments et l’agriculture de précision dans les systèmes agricoles africains, en particulier chez les petits exploitants.

Depuis plusieurs années, il travaille à quantifier et expliquer la variabilité des rendements et à développer des recommandations en matière de fertilisation dans des exploitations de petite taille très hétérogènes en Afrique subsaharienne. Ses recherches montrent notamment que les réponses des cultures à l’azote, au phosphore et au potassium peuvent varier considérablement d’un champ à l’autre, voire au sein d’un même champ. Cette variabilité constitue précisément l’un des fondements de l’agriculture de précision.

Il participe également activement au développement de la communauté africaine de l’agriculture de précision et a pris part à plusieurs conférences africaines consacrées à ce sujet, contribuant notamment aux discussions sur l’adoption de ces technologies par les petits exploitants agricoles.

Sa réflexion en quatre idées clés

1. L’Afrique accuse un retard important.

Il ne considère toutefois pas ce retard comme inévitable. L’Afrique n’est pas simplement en retard dans le domaine de l’agriculture de précision : elle dispose de l’opportunité de développer un modèle d’agriculture numérique différent, plus abordable et mieux adapté à ses propres réalités.

2. Le modèle d’agriculture de précision développé dans le Nord global ne peut pas simplement être importé.

L’agriculture de précision s’est développée en Amérique du Nord et en Europe dans des systèmes agricoles reposant souvent sur des exploitations beaucoup plus grandes et fortement mécanisées. À l’inverse, une grande partie de l’agriculture africaine repose sur de petites exploitations disposant de capitaux limités. Njoroge estime donc que l’agriculture de précision doit être adaptée aux réalités africaines plutôt que de reproduire mécaniquement le modèle occidental.

3. La numérisation pourrait permettre à l’Afrique de « sauter » certaines étapes.

Le retard technologique de l’Afrique pourrait paradoxalement devenir une opportunité de saut technologique numérique : plutôt que de reproduire toutes les étapes suivies par l’Europe et l’Amérique du Nord, l’agriculture africaine pourrait adopter directement certaines des technologies numériques les plus récentes et les plus abordables.

4. L’agriculture de précision doit être conçue pour les petits exploitants.

Il ne considère pas l’agriculture de précision comme une technologie réservée aux grandes exploitations disposant de moyens importants. Au contraire, elle pourrait contribuer à résoudre certains des problèmes fondamentaux auxquels l’agriculture africaine est confrontée : faible productivité, utilisation inefficace des engrais, variabilité des sols et des rendements, gaspillage des intrants et dégradation des ressources naturelles.

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